Devant l’Elysée, un ex-officier marocain en grève de la faim contre son roi

Mustapha Adib, qui dénonce l corruption de la monarchie dirigée par Mohammed VI, exige de pouvoir manifester devant l’une des propriétés du souverain dans l’Oise.

Sa voiture est garée juste en face d’une enseigne Chopard, rue du Faubourg Saint-Honoré, à quelques dizaines de mètres seulement de l’Elysée. C’est là, dans une vieille Renault vert bouteille, que Mustapha Adib a élu domicile le 7 mai, sous l’œil circonspect des gardes républicains. Cet ancien capitaine de l’armée royale marocaine, opposant infatigable de la monarchie chérifienne, s’apprête à entamer sa troisième semaine de grève de la faim. Les premiers symptômes ont fait leur apparition : les lèvres gonflées, la peau sèche, les maux d’estomac, les articulations douloureuses. Seule revendication du gréviste : le droit de manifester devant le château de Betz, dans l’Oise, propriété de Mohammed VI et résidence principale du roi en France. Un «bien mal acquis aux dépens du peuple marocain», estime Mustapha Adib.

Membre du collectif pour la dénonciation de la dictature au Maroc, qui regroupe une cinquantaine de Marocains et de binationaux, le militant se bat depuis des années contre la mairie et la préfecture de l’Oise pour obtenir gain de cause. En vain. Dans ce combat kafkaïen, la préfecture de l’Oise répond à coup d’arrêtés visant à interdire tout rassemblement devant le château, invoquant tour à tour des risques de trouble à l’ordre public ou la menace terroriste. Le dernier en date, pris la veille du second tour de la présidentielle, autorise la manifestation, mais uniquement devant le stade de football du village, à 600 mètres de là. Un changement de lieu qui viserait, selon la préfecture de l’Oise contactée parLibération, à assurer la sécurité d’un chef d’Etat étranger «dont le pays participe à la coalition anti-Daech». Rien de moins.

Cachot

L’histoire commence en octobre 1998. Jeune officier au sein des forces armées royales (FAR), Mustapha Adib est le témoin d’un vaste trafic de carburant couvert par sa hiérarchie. Au nom de la «fidélité au trône», il décide de dénoncer les faits dans un rapport adressé directement au prince héritier, à l’époque numéro 2 des FAR et devenu depuis le roi Mohammed VI. Une enquête interne est diligentée et aboutit à des condamnations, mais l’officier devient l’objet de brimades et d’incarcérations arbitraires. Après des mois d’humiliations, il se résout à contacter la presse. Ses informations sur la corruption et les représailles dont il a été victime sont finalement dévoilées en décembre 1999 par le Monde. Mais avant même que l’article ne paraisse, Mustapha Adib est enlevé et jeté dans un cachot, où il passera quarante-cinq jours sans voir la lumière. Bien qu’aucun renseignement classifié n’ait été rendu public, l’opposant est déclaré coupable de «violation de consignes militaires» et «outrage à l’armée», puis condamné à deux ans et demi de prison. Incapable de retrouver un travail à sa sortie, en mai 2002, il s’exile en France, où il est naturalisé peu après. Ingénieur télécom de formation, l’ancien capitaine effectue plusieurs missions ponctuelles pour des grandes entreprises, tout en continuant à militer contre les dérives de la monarchie.